
Il est souvent admis que les super-héros sont l’affaire des Américains. Qu’en France, on ne sait pas faire. Et ce ne sont pas les multiples tentatives récentes, bédéistiques ou télévisuelles, parodiques ou sérieuses, qui pourraient conduire l’opinion à s’inverser sur le sujet. Pourtant, un ouvrage récent nous rappelle, s’il en était besoin, que l’Hexagone est une terre fertile en matière de justiciers costumés. Paru en novembre, l’ouvrage de Xavier Fournier, par ailleurs rédacteur en chef de Comic Box et fin connaisseur de l’histoire éditoriale du genre, propose un voyage passionnant au pays des super-héros français.
Encore aujourd’hui, malgré le succès planétaire de héros costumés entraînant une invasion de l’ensemble de la sphère pop culturelle, les super-héros sont toujours considérés comme un sous-produit exotique d’une culture lointaine. Il faut l’actuel succès commercial du genre pour laisser entendre un contrepoint à la ritournelle classique qui a caractérisé la critique française des trois ou quatre décennies précédentes (à quelques exceptions près, Alan Moore et Frank Miller en tête).
Super-Héros : Une Histoire française se situe à la croisée des chemins. S’il offre bien entendu un regard neuf sur des personnages français, récents ou ancestraux, célèbres ou oubliés (la lecture est l’occasion de redécouvertes formidables, au premier rang desquelles La Dame Masquée, L’Oiselle, Fascinax…), l’ouvrage est également une histoire de l’édition populaire française. Remontant à la fin du XIXe siècle, le livre brosse le portrait d’une presse en développement, de l’émergence de la fiction et de la constitution de collections génériques et thématiques, autour de quoi s’est articulée la création de nombreux personnages masqués. Comme leurs équivalents d’outre-Atlantique, les super-héros français sont les descendants de bandits masqués et de justiciers également grimés, plaçant cette vaste lignée dans la zone floue située aux bordures de la loi et du contrat social.

Ce faisant, fatalement, ce livre pouvant attirer à la fois les amateurs de super-héros et les curieux du patrimoine, est également l’occasion d’une petite histoire de France. Xavier Fournier nous guide à l’occasion d’étape inattendues, comme celle de la « masquomanie » qui embrasa les rues parisiennes à la fin du XIXe siècle, ou de passages obligés, comme l’évocation de la censure, menée notamment par l’Abbé Béthléem, et qui conduira à la rédaction de la loi de 1949 relative aux publications destinées à la jeunesse, – loi qui vaudra à Fantax, le justicier cogneur de Chott, de tomber sous les fourches caudines de Dame Anastasie.
Le premier titre envisagé pour l’ouvrage était Super-héros : une passion française (d’où le titre de notre chronique), le terme « passion » revêtant pour l’occasion une polysémie bienvenue : à la fois engouement durable et souffrance sacrificielle, les super-héros français, loin de quitter l’imaginaire hexagonal, ayant payé leur dû à l’intolérance politique et aux effets de mode.
Nonobstant, Super-Héros : Une Histoire française ne tient aucun discours chauvin. Son propos n’est pas de réclamer la paternité du genre super-héros, ni d’entrer dans une concurrence avec le patrimoine américain, tant sur la qualité que sur l’antériorité. Pour reprendre une métaphore proposée par Xavier Fournier lui-même, si l’on considère les super-héros comme une grande famille, alors, comme dans toutes les familles, ils ont sans doute deux grands-pères. Son livre est l’occasion d’inviter à la grande tablée de la réunion de famille le grand-père et les grands-oncles venus de France.
Mais si le livre de Xavier Fournier se donne un but, c’est aussi de comprendre en quoi les surhommes français proposent des pistes nouvelles, divergentes de ce que la production américaine offre tous les mois. En ce sens, il fait écho aux productions récentes, qui trouvent d’ailleurs une place de choix à la fin du sommaire.
La réappropriation du genre par les Français passe en partie par une modernisation et un regard critique (ainsi de la série télévisée Hero Corp), mais également par une relecture de l’histoire politique et culturelle de l’Europe. Ainsi font Les Sentinelles de Xavier Dorison et Enrique Breccia, ou encore La Brigade Chimérique, L’Homme truqué, Metropolis ou Masqué, séries écrites par le romancier Serge Lehman, et qui puisent dans le patrimoine des personnages ainsi que dans les traumatismes liés aux deux guerres mondiales.
Voilà ce que nous dit Super-Héros : Une Histoire française. Comme leurs homologues du Nouveau-Monde parlent de l’histoire américaine, les super-héros français nous parlent de notre histoire. L’histoire, sans doute le mot le plus important du titre de l’ouvrage de Xavier Fournier.
Super-Héros : Une Histoire française. Par Xavier Fournier. Huggin & Muninn. 240 pages. 39,95 euros. A consulter, le site Super-héros à la française.
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Source Article from http://bandedessinee.blog.lemonde.fr/2014/12/19/super-heros-une-passion-francaise/
Source : Gros plan – Google Actualités
