
Photo: Camille Drouet
Aux quatre coins du globe, des entrepreneurs se servent de ces produits destinés à pourrir dans les poubelles pour créer des entreprises propres, sociales et… rentables. Notre partenaire Courrier International a déniché quelques exemples.
2014 qui s’achève avait été désignée année européenne de lutte contre le gaspillage alimentaire. D’après une étude de la Commission européenne, près de 50% des denrées comestibles seraient gaspillées tout au long de la chaîne alimentaire. Chaque année dans le monde, cela représente 1,3 milliards de tonnes de produits parfaitement consommables qui finissent à la décharge.
Les Foodcowboys
Il y a deux ans, Richard Gordon était transporteur routier. Son frère, Roger, dirigeait une association. Aujourd’hui les deux frères sont à la tête d’une petite entreprise aux Etats-Unis. Grâce à Foodcowboys, ils vivent de la lutte contre le gaspillage alimentaire.
Leur gagne-pain consiste à mettre en relation des acteurs de la chaîne alimentaire qui s’apprêtent à jeter de la nourriture avec ceux qui en ont besoin. Via une application mobile, producteurs, grossistes, chaines de restauration, supermarchés ou transporteurs renseignent les « cowboys de la nourriture » sur les denrées dont ils disposent et sous combien de temps ils veulent s’en débarrasser. L’entreprise repère alors la banque alimentaire ou l’association la plus proche ayant la capacité de recevoir et de gérer ce stock.
Lorsqu’il était transporteur, Richard a dû jeter d’importantes livraisons car elles lui avaient été refusées. « Je n’avais juste pas d’autres solutions », explique-t-il au magazine américain The Economist. Des tonnes de nourriture partent ainsi à la poubelle pour une date de péremption trop proche ou un aspect qui ne correspond pas aux standards esthétiques de la grande distribution.
Les deux frères font donc en sorte qu’il soit plus pratique, plus rentable et plus rapide pour les entreprises de faire don d’une cargaison que de la gâcher. « Le gaspillage alimentaire n’est pas une fatalité. »
Si leur entreprise ressemble à une association, elle n’en est pas moins rentable. Pour accéder au service, les entreprises s’acquittent d’un abonnement. Et pour les inciter à le faire, Foodcowboys a un argument de poids : des déductions fiscales. Chaque don permet de récupérer un peu d’argent. Toujours mieux que de payer l’accès à une décharge.
Les associations contribuent aussi au succès financier de Roger et Richard. Mais elles y trouvent aussi leur compte. Pour chaque kilo de denrées reçues, elles versent une vingtaine de centimes à Foodcowboys. Soit environ un tiers de ce qu’elles déboursent habituellement pour collecter et acheminer des stocks.
En deux ans, l’entreprise a sauvé plus de 500 tonnes de produits comestibles d’une fin certaine à la décharge.

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Partager au lieu de jeter
Dan Newman et Bryan Summerset ont eux aussi développé une application pour téléphone portable destinée à lutter contre le gaspillage alimentaire. Leftoverswap, littéralement « échange de restes » permet de mettre à disposition de ses voisins la fin d’un plat plutôt que de la jeter.
L’idée est née alors que Dan et Bryan partageaient une chambre à l’université du Michigan, raconte la chaîne américaine CNN. Un soir, les eux étudiants commandent trop de pizzas. « On s’est dit que ce serait génial qu’une personne ayant faim puisse venir chercher les restes », raconte Bryan, devenu programmeur informatique, à la version québécoise du journal Métro.
Les jeunes diplômés mettent trois ans à concrétiser ce qu’ils qualifient bien volontiers d’idée « un peu folle ». Folle mais simple. Basée sur le principe du covoiturage ou du couchsurfing, il suffit de prendre en photo ses restes, d’y apposer une date de péremption et d’attendre que quelqu’un vienne les chercher. Pour éviter les mauvaises surprises, les utilisateurs sont notés, afin qu’à terme s’installe une relation de confiance.
Pour les concepteurs, cette formule ne présente que des avantages « lorsque l’on sait que 25% des Américains ne connaissent pas leurs voisins et que 16% de la population des pays développés ne mange pas à sa faim ». Bryan et Dan insistent aussi sur les vertus écologiques de la démarche : produire de la nourriture utilise des ressources en eau, en énergie et en transport. Ils savent qu’ils ne sauveront pas le monde avec leur idée, mais la considèrent comme « un petit pas de plus vers la fin du gaspillage alimentaire ».
Comme l’explique The Guardian, d’une simple part de pizza aux restes d’un buffet de mariage, ce sont environ 10 000 pionniers qui utilisent les services de la startup à New York, San Francisco, Londres ou en Allemagne.
L’entreprise de Seattle n’est pas une organisation de charité. Même si Bryan et Dan ne vivent pas des profits de l’application, leurs 300 dollars de mise de départ ont, eux, été rapidement amortis par la publicité qui s’affiche à chaque transaction. Ce qui les pousse à continuer, ce n’est pas de faire l’argent – ils ont tous les deux un autre emploi – mais « l’espoir que cela permette de faire prendre conscience de tout ce qui est gâché », expliquent-ils au magazine américain Forbes.
Une entreprise qui sauve les légumes et porte ses fruits
En Angleterre, Jenny Dawson a, elle aussi, monté une entreprise qui évite à des milliers de kilos de fruits et légumes consommables de partir à la poubelle. Son affaire est rentable et lui permet de remettre sur la route de l’emploi des personnes défavorisées et des chômeurs de longue durée. Rubies in the Rubble (« Des rubis dans les décombres ») fabrique des confitures, des chutneys et des soupes à base de produits invendus.
En 2010, Jenny a 25 ans. Elle travaille pour un fonds spéculatif. En se baladant dans les allées d’un marché de gros à Londres, elle remarque un immense tas de petits pois. Ils viennent d’arriver du Kenya et brillent sur le sol. Ils semblent parfaitement consommables et la jeune femme s’indigne d’apprendre qu’ils sont destinés à être jetés. Quelques semaines plus tard, c’est un tas de pommes en train de pourrir dans un champ qui attire son attention. Elles ont été déclarées trop petites pour être vendues.
Elle décide de se lancer dans la fabrication de conserves avec ces produits promis à la décharge. « Avec des fruits à qui il restait quelques heures, nous fabriquons des confitures qui se gardent plusieurs mois », s’enthousiasme-t-elle dans The Ecoenpreneurist.
Ses premières productions sont lancées grâce à l’aide de ses proches qui fournissent coup de main, recettes de famille et prêtent leurs cuisines. Les premiers bocaux s’écoulent vite. Ayant acheté les fruits pour une bouchée de pain, elle les vend à prix réduits. Peu à peu, elle embauche et envahit les marchés de la capitale. Puis les médias. Séduite par son projet solidaire et écologique, la ville de Londres l’aide à ouvrir ses propres ateliers munis d’une cuisine… à deux pas du marché de gros. Elle peut enfin engager à temps complet des anciens chômeurs de longue durée.
Ce modèle est économique, écologique, solidaire et « il peut être répliqué dans presque toutes les villes du monde », argumente-t-elle. Le but de Jenny ? Commencer par conquérir le reste de la Grande-Bretagne.
Ces initiatives ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan du gaspillage alimentaire, mais elles se multiplient. Autour des grossistes de Londres, les idées pullulent. Et fonctionnent.
En 2012, Tom Fletcher décide de monter un petit commerce de jus de fruits frais à la sortie du marché. Il rachète les invendus à bas coût et les presse dans la foulée, relate le magazine Hackney Citizen. En l’absence de frais de transport, il pratique des prix bas qui lui permettent vite de se développer sans polluer. Aujourd’hui, il fournit des salles de concerts et des festivals. Et d’autres entreprises similaires lui ont emboîté le pas.
Non loin de là, deux trentenaires ont eux aussi transformé le gaspillage en aventure économique et écologique. « Tous les matins, ils arpentent les allées du marché de gros à la recherche des fruits trop mûrs pour être vendus ou dont la taille ne correspond pas aux standards des étals », raconte The Telegraph.
Ilana Taub et Michael Minch Dixon se sont rencontrés à l’école primaire. Tous deux diplômés en commerce durable, ils ont démissionné de leurs emplois respectifs en 2013 pour monter Snact, une entreprise de confiseries à base de fruits déshydratés. Avec leurs économies, ils ont acheté le matériel et loué une petite cuisine à la sortie du marché où ils se fournissent. C’est une campagne de crowdfunding et près de 20 000 euros récoltés qui ont permis de lancer l’affaire. Aujourd’hui, ceux qui se surnomment les « snactivistes » emploient des personnes en difficulté pour faire cuire les fruits, et pour les emballer dans les sachets en papier recyclé. Leur lieu de recrutement était tout trouvé : la sortie de la banque alimentaire.
Snact Fruit Jerky from Ilana Taub on Vimeo.
Selon le Stockholm Environment Institute, une organisation internationale de recherche sur les questions environnementales : « Réduire le gaspillage alimentaire, tant au niveau des consommateurs que de la chaine alimentaire, pourrait réduire de manière significative les émissions de gaz à effet de serre. »

Camille Drouet pour Courrier International. Retrouvez nous sur notre page Facebook et sur twitter
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Source Article from http://lesdebatsdudd.blog.lemonde.fr/2014/12/07/vu-dailleurs-10-ils-font-recette-de-la-lutte-contre-le-gaspillage-alimentaire/
Source : Gros plan – Google Actualités
