Cinq questions sur la pénurie de gynécologues en France – Franceinfo

La pénurie ne concerne pas que les déserts médicaux. Même dans les grandes villes où les médecins sont installés et les hôpitaux accessibles, les gynécologues se font rares. C’est ce que révèle une enquête du Monde, publiée mercredi 27 décembre, qui évoque “la grande galère” des femmes, pour trouver un spécialiste qui assure le suivi de leur santé, de la demande de contraception à la ménopause, en passant par l’éventuel diagnostic d’une maladie gynécologique.

Franceinfo répond à cinq questions sur cette pénurie de gynécologues qui concerne tout le territoire français.

Y a-t-il vraiment une pénurie de gynécologues ?

Il faut différencier les spécialités qui composent la gynécologie. D’un côté, la gynécologie médicale, qui prend en charge toutes les questions gynécologiques qu’une femme peut rencontrer au cours de sa vie : contraception, dépistage des maladies sexuellement transmissibles, dépistage des cancers, traitement des troubles hormonaux, ménopause, stérilité, interruption volontaire de grossesse… De l’autre, la gynécologie-obstétrique, qui s’intéresse principalement aux femmes enceintes et aux enfants à naître. Les obstétriciens peuvent en plus se spécialiser dans la chirurgie.

Selon l’enquête du Monde, c’est la gynécologie médicale qui connaît une pénurie de praticiens. En 2017, “ils ne sont plus que 1 136 pour près de 28 millions de femmes âgées de plus de 16 ans”, détaille le quotidien, citant les données de l’Ordre des médecins. “Six départements n’ont aucun gynéco med, ajoute Le Monde, et certaines grandes villes de la grande couronne parisienne ne comptent aucun gynécologue libéral.” Ce déficit risque de se creuser, à en croire les projections de l’Ordre des médecins : les “gynécos med” pourraient n’être plus que “531 en 2025, contre 1 648 en 2010”.

Il y a des coins de France où la situation est catastrophique, où des femmes ne sont plus suivies ou doivent changer de département pour l’être.

Anne Gompel, professeure de gynécologie à l’université Paris-Descartes

Le Monde

La France compte toutefois 1 148 gynécologues dits “mixtes” et 4 464 gynécologues-obstétriciens, qui peuvent aussi assurer le suivi des patientes, mais ne le font pas tous. “Moi, je suis gynécologue-obstétricien, je fais de la chirurgie. Si je suivais en consultation les patientes que je vois dans ce cadre-là, je n’aurais plus de temps pour la chirurgie et la cancérologie”, explique à franceinfo Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues et obstétriciens de France (Syngof). En outre, “ce sont aussi des gens qui vont partir en retraite d’ici cinq ans”. 

Comment expliquer la rareté des gynécologues médicaux ?

C’est une pénurie “annoncée, planifiée, depuis longtemps”, explique Bertrand de Rochambeau. En 1987, la filière de formation des “gynéco med”, qui menait à l’obtention d’un Certificat d’études supérieures (CES) a été fermée, dans le cadre d’une directive européenne. “Pour une question de coût”, rétorque le président du Syngof. Cette filière, parallèle à l’internat, qui forme toujours aujourd’hui les gynécologues obstétriciens, a “permis de former le bataillon de gynécos encore en activité aujourd’hui, mais ceux-ci commencent à prendre leur retraite”, poursuit le médecin. Après une mobilisation du Comité de défense de la gynécologie médicale (CDGM), “une soixantaine de ces spécialistes sont de nouveau formés chaque année, mais c’est insuffisant pour compenser les départs à la retraite”, explique Le Monde.

La situation a pu en outre créer une crise des vocations. “Les gynécos sont tellement maltraités, qu’ils abandonnent les tâches les plus difficiles du métier”, selon Bertrand de Rochambeau. Dans les petits hôpitaux, les gynécologues enchaînent les gardes. “Les jeunes ne veulent plus travailler comme ça, cela renforce la pénurie”, estime-t-il. “Attention, les médecins ne meurent pas de faim, il ne s’agit pas ça, mais ils travaillent beaucoup, dans des conditions parfois difficiles, même si leur métier est passionnant”, poursuit-il.

Généralistes et sage-femmes peuvent-ils se substituer aux gynécos ?

“Ni les médecins généralistes, ni les sage-femmes ne sont suffisamment formés pour assurer le suivi gynécologique des patientes”, assure Bertrand de Rochambeau. Les étudiants qui choisissent de devenir généralistes “doivent choisir, au cours de leur formation, entre un stage en gynécologie ou un stage en pédiatrie, c’est-à-dire qu’au mieux ils ont passé six mois dans un service de gynéco à l’hôpital public”, détaille-t-il. Certains peuvent toutefois passer des diplômes universitaires, souvent coûteux, pour compléter leur formation.

Qui prendra en charge les femmes ménopausées ces prochaines années ?

Laurence Mougenot, gynécologue

Le Monde

Quant aux sages-femmes, l’Ordre liste sur son site les enseignements suivis : “bases de la physiologie obstétricale, gynécologique et pédiatrique”, “apprentissage du diagnostic et à la connaissance de la pathologie obstétricale, gynécologique et pédiatrique”, “modules relatifs à la contraception, l’échographie, l’Aide médicale à la procréation”. Les sages-femmes ont ensuite le droit d’assurer un suivi de prévention, mais pour Bertrand de Rochambeau, “on ne peut pas faire supporter aux sages-femmes l’absence de gynéco”, car selon lui, ce sont surtout des spécialistes de “l’accouchement dans des conditions normales, qui ne sont pas assez formés à la maladie et aux autres événements de la vie des femmes”.

Quelles sont les conséquences pour les patientes ?

Pour Le Monde, la principale conséquence de la raréfaction des gynécologues médicaux est que “les femmes renoncent à se soigner”. Dans son article, le quotidien raconte comment prendre un rendez-vous est devenu une “grande galère” : longs mois d’attente, refus des spécialistes qui ne reçoivent plus que les patientes adressées par un généraliste, abandon total des tentatives de prendre un rendez-vous… 

“Je vois désormais des patientes qui arrivent avec des pathologies beaucoup plus avancées, raconte Bertrand de Rochambeau à franceinfo, parce que leur parcours de soin s’allonge.” Le gynécologue évoque “l’errance, le désespoir de trouver un gynéco médical” de certaines patientes. Elles se tournent alors vers un généraliste, “qui peut parfois tourner en rond un moment avant de mettre le doigt sur une pathologie”. “Ce généraliste adresse le plus souvent la patiente à l’hôpital public, où il y a de longues listes d’attente, et, en dernier recours, aux urgences, souvent le pire des choix”, déplore l’obstétricien. “Les urgences sont souvent submergées, les patientes ne peuvent bien entendu pas y être reçues dans les mêmes conditions que chez un spécialiste qui les suivrait”, admet encore le médecin. “Et même là, il n’est pas certain que leur problème soit réglé.”

Les patientes n’ont “plus le choix entre le privé et le public”, ajoute le président du Syngof, et “ce parcours de soin rallongé a aussi un coût pour la société”. “Un passage aux urgences coûte 120 euros, que l’on en sorte avec un diagnostic et un traitement ou pas”, explique-t-il.

Y a-t-il un moyen d’endiguer la pénurie ?

“Si les femmes ne réclament pas des gynécologues, elles devront se débrouiller avec les généralistes et les sages-femmes, constate Bertrand de Rochambeau. C’est comme ça que ça se passe en Angleterre.”

Les Françaises doivent manifester leur souhait d’être soignées d’égal à égal avec les hommes, sinon rien ne bougera.

Bertrand de Rochambeau

à franceinfo

Noëlle Mennecier, coprésidente du CDGM, interrogée par Le Monde,  plaide pour des “mesures vigoureuses en termes de nombre de postes d’internes ouverts, et ce sur des années, pour rattraper le retard”. “Il va falloir former des médecins”, confirme Bertrand de Rochambeau. Pour cela, il “faut ouvrir le numerus clausus”, qui limite le nombre d’étudiants en médecine, “mais il faut aussi que les hôpitaux soient en capacité d’accueillir plus d’étudiants”.

Selon lui, les étudiants en gynécologie devraient pouvoir également effectuer des stages dans le privé pendant leur internat, ce qui est aujourd’hui impossible dans cette spécialité, “alors que ça se fait pour la chirurgie de la main”. Pourquoi ? “C’est une question de partage de pouvoir, que le public refuse”, tranche le spécialiste.

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Source : Gros plan – Google Actualités